Les Indes sanglantes
En 1523, le dominicain
castillan Bartolomé de Las Casas entreprend de raconter les
atrocités qu'il a vues lors de la conquête des Amériques.
Première traduction d'une oeuvre monumentale.
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Par
Philippe LANÇON
jeudi
31 octobre 2002
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Bartolomé
de Las Casas
Histoire
des Indes
Traduit de l'espagnol par Jean-Pierre Clément
et Jean-Marie Saint-Lu. Préface et
chronologies d'André Saint-Lu.
Seuil, trois tomes, 1077 l'article pp., 36 euros (1), 363
pp., 25 euros , 887 pp., 35 euros (3).
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"Celui
qui offre
un sacrifice de
la substance
des pauvres est comme
celui qui égorge le fils
aux yeux du père."
En 1514, un clerc trentenaire installé
à Cuba, Bartolomé Las Casas, comprend soudain que
le génocide des Indiens mène l'Espagne et ses aventuriers
à la ruine et à "l'enfer". Il suit
alors le capitaine Panfilo de Narvaez. Ce tueur et conquérant
redoutable recherche à Cuba des indigènes en fuite.
Dans Histoire des Indes, écrite par la suite, entre
1523 et 1560, c'est à cet instant que Las Casas devient véritablement
acteur de son livre : le moment littéraire où l'aventurier,
le mémorialiste et le théologien pamphlétaire
se confondent ; le moment moral où la crise de conscience
d'un homme anticipe celle d'un pays. Il débute page 153,
livre troisième, de cette oeuvre pour la première
fois traduite (1). Jusque-là, l'auteur ne s'est présenté
que brièvement au livre premier, pour préciser qu'il
avait célébré la première messe des
Indes en 1510 à Saint-Domingue. Cette fois, écrit-il,
le gouverneur de Cuba Diego Velazquez vante "un clerc, nommé
le licencié Bartolomé de Las Casas, originaire de
Séville, un des anciens de l'île Espagnole (Saint-Domingue),
prédicateur, que Diego Velazquez aimait et qui, de l'avis
de ce dernier, faisait beaucoup de choses bonnes, surtout par ses
sermons." Le gouverneur "ordonna au clerc Bartolomé
de Las Casas d'accompagner (Narvaez), et je crois qu'il le
lui demanda personnellement par lettre".
Devenu plus tard frère dominicain (le grand ordre inquisiteur),
théologien reconnu et proche de Charles Quint, Las Casas
aurait voulu être le chroniqueur officiel de l'histoire de
la conquête des Indes occidentales : il dénonce souvent
les Histoires de ses concurrents mémorialistes, parce qu'elles
furent écrites soit par des hommes à la solde de tel
ou tel conquérant, soit par des "secondes mains"
qui, contrairement à lui, n'ont pas vécu l'aventure
et ignorent trop de ceux qu'ils décrivent. La mise en scène
par lui-même sur le terrain du premier grand défenseur
des Indiens est donc essentielle, car elle légitime son travail
de chroniqueur-témoin. Il s'évoque à la troisième
personne pour objectiver son travail : comme si l'ancien Las Casas,
acteur, était un autre, l'un des colons dont il a recueilli
le témoignage ou la confidence approximative ("et
je crois"), mais aussi un homme touché par l'expérience
directe.
Quatre siècles plus tard, Roland Barthes analyse ce dédoublement,
si surprenant dans une oeuvre écrite si tôt (mais il
est vrai qu'en ces temps inquisitoriaux, chacun se regardait volontiers
agir et penser comme s'il était un autre) : "Parler
de soi en disant "il" peut vouloir dire : je parle de moi comme
d'un peu mort, pris dans une légère brume d'emphase
paranoïaque ; ou encore : je parle de moi à la façon
de l'acteur brechtien qui doit distancer son personnage ; le "montrer",
non l'incarner, et donner à son débit comme une chiquenaude
dont l'effet est de décoller le pronom de son nom, l'image
de son support, l'imaginaire de son miroir."
L'épopée magique et sanglante d'Histoire des Indes
suit intimement l'existence de Las Casas. Elle débute par
la vie et les voyages de Christophe Colomb ; raconte la conquête
progressive des Antilles, de l'Amérique centrale, du Venezuela,
de la Floride ; relate les préparatifs ambigus et les débuts
de l'expédition mexicaine de Cortès, ce "malin",
ce "rusé", dont il apprécie peu le
réalisme politique ; et s'achève vers 1520, au moment
où Las Casas, nommé responsable d'une tentative de
colonisation pacifique, échoue à réformer les
moeurs espagnoles à Saint-Domingue. Trois autres livres devaient
suivre : il n'eut pas le temps de les écrire.
Colomb ce
"héros"
Las Casas a été témoin direct ou indirect
de ce qu'il raconte. Aucun des protagonistes ne lui est inconnu:
le monde de la conquête est petit. En 1493, à 9 ans,
il assiste à l'entrée dans Séville de Christophe
Colomb, retour de son premier voyage. C'est un magicien qui débarque.
Sept Indiens ayant survécu à la traversée accompagnent
le futur "Amiral" : "Je les vis moi-même,
ils demeuraient près de l'arc aux statues, à San Nicolas."
Colomb apporte également "des perroquets verts, très
beaux et aux couleurs éclatantes, et des guaizas, qui sont
des masques de perles de coquillages, semblables à des masques
d'or emperlé, et des ceintures de la même matière,
le tout fabriqué avec un art admirable, avec une grande quantité
d'échantillons d'or de grande finesse, et de nombreuses autres
choses, jamais vues jusque-là en Espagne, et dont nul n'avait
ou¥ parler". Dans le premier livre d'Histoire des Indes,
Las Casas raconte d'autant mieux et plus précisément
l'épopée colombienne qu'il a récupéré
le premier tome de ses journaux et sans doute fait main basse sur
d'autres textes du navigateur.
Le père de l'écrivain, un marchand sévillan,
a en effet suivi le Génois dans son second voyage de découverte
(1493-1496) : les deux familles étaient liées. Cela
explique peut-être le portrait trop flatteur que Las Casas
fait de Colomb, aventurier sans scrupule et affamé d'or dont
il fait un héros providentiel. Il y a là une contradiction
avec ce que l'auteur va ensuite dénoncer : si la conquête
a tourné aussi dramatiquement, c'est aussi parce que Colomb
ne comprit pas, ou ne voulut pas comprendre, la valeur humaine de
ce qu'il découvrait. Sa cupidité annonce celle des
autres qui, lorsqu'ils n'accablent pas les Indiens, se trahissent
et s'entre-tuent volontiers.
Le père de Las Casas avait offert à son fils, âgé
de 10 ans, un esclave indien. En 1504, quand le jeune clerc s'installe
à Saint-Domingue, il y bénéficie comme tout
Espagnol d'une terre coloniale et d'un lot d'Indiens (encomienda)
qu'il envoie, comme il se doit, travailler et mourir dans les mines
d'or. En vingt ans, les indigènes de Saint-Domingue ont presque
disparu. Las Casas quitte l'île en 1512 et s'installe avec
un ami à Cuba, terre encore presque vierge. Les Espagnols,
écrit-il, "ne sortaient d'un endroit que lorsqu'ils
l'avaient détruit et en avaient tué les Indiens, et
quand ils voyaient qu'ils ne s'enrichissaient pas, parce que Dieu,
comme je l'ai dit, ne voulait pas qu'ils prospérassent grâce
à tout ce qu'ils avaient volé et à tous leurs
massacres, ils partaient voler et massacrer les gens un peu plus
loin."
Le style courant sur les 2 000 pages est là tout entier.
La longue phrase espagnole méandreuse, comme chargée
de fraises et d'armures, revient sans cesse, de manière circulaire,
sur ses affirmations pour les reprendre, les rabâcher, les
étoffer, et surtout les commenter. Le ton général
est à la verve indignée et, implicitement, au repentir.
On y sent l'haleine du prophète et le remords du pécheur.
Dieu surplombe tout. L'avenir est sombre.
A Cuba, nul ne se préoccupe du sort des Indiens : c'est
"à chacun selon sa soif d'or et la souplesse de sa
conscience", qui semble grande. "Le père,
écrit-il rétrospectivement de lui-même, commença
à faire du profit et à envoyer certains de ses Indiens
dans les mines, se souciant bien davantage de ces dernières
que d'enseigner les premiers, alors que cela aurait dÚ être
son activité principale ; mais à cette époque,
le bon père était aussi aveugle en cette matière
que les la¥cs qu'il avait pour fils, bien qu'il ait toujours traité
les Indiens de façon humaine, charitable et miséricordieuse,
étant d'un naturel compatissant, et aussi à cause
de la connaissance de la loi de Dieu." Las Casas accorde
des circonstances atténuantes à celui qu'il fut :
il s'accuse d'homicide involontaire.
C'est en suivant Panfilo de Narvaez qu'il semble soudain ne plus
supporter le génocide. Les Espagnols vont alors de village
en village, comme des prospecteurs, armés d'épées,
de mousquetons, de chiens de guerre, et de ce terrifiant animal
: le cheval. En face, les Indiens n'opposent que l'angoisse, leurs
corps nus et "des armes d'enfants." Ils comprennent
vite quel destin d'esclaves les attend. Ils se pendent par familles
ou villages entiers. Un esclavagiste malin dit à certains
qu'il veut se pendre avec eux : ils décident de ne pas se
tuer, craignant de le retrouver dans l'au-delà. Et pendant
ce temps, le jeune clerc baptise avec bonté les condamnés.
Dans un marais, près de Camaguey, ces Indiens ont sauvé
quelques années plus tôt quatre conquistadors : l'un
d'eux leur a laissé une image de la Vierge Marie qu'ils vénèrent.
Las Casas a décrit au livre deux l'aventure de ces hommes.
Après avoir traversé 120 kilomètres de marécages,
assoiffés et affamés, un quarteron de survivants débouche
dans un paradis rempli de milliers de poissons, de tortues, d'oiseaux
: "Ils trouvèrent tant de pitié et un accueil
si plein de compassion chez ces Indiens qu'aucun d'eux n'en aurait
pu trouver un meilleur chez ses propres parents."
Le mouvement rhétorique de l'écrivain est toujours
le même: les Amériques étaient le paradis terrestre
; les Indiens, de nouveaux Adam dont les moeurs évoquent
les vertus des anciens, des primitifs, et qu'il ne s'agit que de
convertir. Les Espagnols ont tout saccagé par aveuglement
et cupidité. Histoire des Indes conte un génocide
réel, mais le fait en blanchissant le blanc et en noircissant
le noir. Les maladies importées par les Espagnols provoquèrent
largement le désastre indien : il en est fait à peine
mention, peut-être par ignorance. La conquête devient
finalement une seconde Genèse : une illustration de la dégradation
du paradis par le chrétien et une image de sa perdition.
L'Indien est l'homme avant la chute ; l'Espagnol, ce qu'il en reste
après.
Le
droit des Indiens
Les descriptions de la nature et des êtres ont une formidable
puissance na¥ve : un véritable eden narratif accompagne celui
des hommes. L'arrivée des conquistadors dans un lieu vierge
rappelle les Aventures du capitaine Wyatt, ce merveilleux
film avec Gary Cooper qui se déroule en Floride. Plus la
description est enchantée, plus terrible est la suite. Las
Casas défendra les Indiens sa vie entière, jusqu'à
sa mort en 1566, à 82 ans. Mais, au fond, il se préoccupe
peu de leur culture ; il les voit en catholique ; c'est au salut
qu'il pense. Il décrit rarement leurs modes de vie ; il souligne
plutôt leurs vertus chrétiennes ou les vices qu'ils
n'ont pas. Il doit prouver qu'ils sont de futurs bons chrétiens.
Ainsi écrit-il de longs paragraphes pour démontrer
qu'on les accuse à tort d'être sodomites, péché
majeur.
Las Casas est sans doute comme on l'a dit, avec les ambigu¥tés
qu'implique la fréquentation assidue des Grands, l'un des
premiers "militants des droits de l'homme". Il
est aussi le père d'une lignée d'écrivains
à la plume adamique : on trouve des échos de son chant
au paradis perdu chez Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Le Clézio,
ou même Lévi-Strauss (qui, cependant, critique sa vision
béate et ethnocentriste des Indiens). Certains écologistes
pourraient faire un bréviaire de ses descriptions enchantées.
Quand Narvaez et lui parviennent au village des marais, ils découvrent
une église couverte de belles cotonnades. Le cacique a fui
dans la forêt avec l'image de la Vierge qu'on lui avait naguère
donnée, de peur qu'on ne la lui reprenne. On le retrouve,
le séduit, le convainc de revenir. Ces Indiens réjouissent
Las Casas : "La dévotion qu'ils avaient tous, seigneur
et sujets, pour Sainte-Marie, et son image était merveilleuse.
Ils avaient composé des sortes de motets en couplets et des
paroles à la louange de Notre-Dame, qu'ils chantaient pendant
leurs danses, qu'ils appelaient areitos, et qui étaient doux
et agréables à l'oreille." Tout ce que les
Ta¥nos touchent devient or ; tout ce que les Espagnols touchent
devient sang.
Quelques jours plus tard, sans raison apparente, les hommes de
Narvaez sortent leurs épées et massacrent soudain
des centaines d'habitants paisiblement assis autour de leurs cases.
Las Casas court d'un moribond l'autre pour confesser les morceaux
tandis que les Espagnols continuent d'éventrer, décapiter,
livrer aux chiens "ces brebis et ces agneaux", "hommes
et femmes, enfants et vieillards". Quand Narvaez aperçoit
le clerc au milieu des cadavres, il lui dit : "Que pense
votre grâce de nos Espagnols et de ce qu'ils viennent de faire
?" Las Casas écrit : "Le clerc répondit,
voyant devant lui tant de corps et de morceaux, et pour l'occasion
cruel et plein de trouble : "Que je vous envoie tous au diable,
eux et vous !" Narvaez avait négligemment observé
ce massacre d'un bout à l'autre, sans bouger davantage que
s'il eÚt été de marbre", paisiblement assis
sur son cheval. Le prêtre décrit cette scène
comme une hallucination trop précise, une sorte d'orgie macabre.
Pour la première fois peut-être, on lit le détail
d'un génocide. L'avoir vécu ne lui suffit pourtant
pas. Ces scènes sont alors fréquentes. Puis c'est
un prêtre et un intellectuel : il évolue par l'autorité
et par les textes. Un père dominicain indigné lui
refuse peu après la confession. Il commence "à
considérer la misère et la servitude dont souffraient
ces gens." Il lit alors, écrit-il, un passage de
l'Ecclésiastique : "Celui qui offre un sacrifice
de la substance des pauvres est comme celui qui égorge le
fils aux yeux du père. Un peu de pain est la vie des pauvres
; celui qui le leur ôte est un homme de sang." (2)
Peu après, il abandonne ses Indiens et ses terres, prêche
aux conquérants leur indignité, puis retourne en Espagne
afin d'expliquer au roi comment se comportent ses sujets outre-mer.
Son argument est double : agir comme le font les Espagnols est indigne
d'un chrétien ; et comment convertir des hommes que l'on
tue si vite et qui n'ont qu'une dernière envie : ne pas rejoindre
le ciel inventé par leurs assassins ? Les manoeuvres pour
approcher du roi moribond, puis du cardinal-régent Cisneros,
sont décrites avec une amertume comique. Elles indiquent
à quel point Las Casas, lorsqu'il écrira son Histoire,
connaît "la carte", comme disait Saint-Simon,
et les complexes jeux d'ambitions castillans. Quand il parvient
à parler au puissant évêque de Burgos, grand
soutien de la conquête, celui-ci s'exclame : "Voyez
ce plaisant niais !" Histoire des Indes est plein
de ces grandes petites scènes de comédie noire. Partout,
en Castille, le discours colonial est déjà en place
: si l'on exploite les Indiens, c'est pour leur bien. Ils sont un
peuple mineur, incapable de vivre librement. Las Casas est horrifié
par l'hypocrisie qui s'en dégage et sait le communiquer.
Mais, devenu lui-même homme de pouvoir, il veut aussi montrer
que les monarques sont des hommes de bon coeur trompés par
un entourage lié aux conquistadors. Les règnes de
Charles Quint et de Philippe II infirment cette belle démonstration.
L'Espagne du Siècle d'or n'est guère prête,
au nom des droits de l'homme, fussent-ils contresignés par
Dieu, à renoncer à un système qui provisoirement
l'enrichit.
Le manuscrit de l'Histoire sera mis à l'écart
pendant trois siècles, pour des raisons politiques puis littéraires
(trop bavard, trop digressif). Il n'est pour la première
fois publié qu'en 1875. Cependant, à la suite des
premiers Dominicains de Saint-Domingue, et malgré son manichéisme
répétitif, Las Casas a fissuré la bonne conscience
espagnole. En 1524, le conseil des Indes est créé.
Le Dominicain, lui, ne sera jamais heureux sur le "terrain"
: aussi bien à Saint-Domingue que plus tard au Chiapas, dont
il sera évêque, il échouera à réformer
les moeurs locales. Les Indiens se révolteront. Les Espagnols
voudront le tuer. C'est un homme de lettres, de cour et de débat
: l'antithèse de Hernàn Cortès, dont la concubine
est indienne et l'empirisme, imprégné de l'idée
du métissage.
Les quarante dernières années de la vie du dominicain
sont vouées à la défense écrite des
Indiens. Aux controverses, mémoires, pamphlets, et à
cette Histoire des Indes, grand-oeuvre inachevé :
livre total, imparfait, apologétique, répétitif,
politique, intime, contradictoire, où se mêlent l'anthropologie
naissante, le récit biblique, la thèse théologique,
le roman d'aventure, les rêves de pureté, l'autofiction,
le duel intellectuel, et le travail sur lui-même d'un homme
emporté par l'Histoire et ses cadavres.
(1) De Las Casas, on connaissait en français son texte le
plus fameux, la Très Brève Relation de la destruction
des Indes, récit de toutes les atrocités commises
par les Espagnols écrit en 1542.
(2) Les textes cités en latin par Las Casas n'ont pas été
traduits en français dans l'édition. Quand il les
paraphrase, c'est sans importance. Dans ce cas précis, c'est
regrettable.
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