Le Zapatistes du Chiapas et le Sous Commandant Marcos
Carte du Chiapas E.Z.L.N.

Une solution pour le Chiapas ?

 

Tout commence en 1994, le 1er janvier, lorsque les troupes paramilitaires du « Sous-Commandant Marcos » investissent et occupent les principales villes de l'Etat du Chiapas, dont San Cristóbal de Las Casas, la plus touristique de la région, et à l'exception de la capitale, Tuxla de Guttiérez. Ce n'est pas un hasard car c'est aussi le jour où entre en vigueur l'accord sur l'ALENA (Accord économique de libre échange), traité économique signé par les Etats-Unis, le Canada et le Mexique, tournant libéral souhaité par le F.M.I. (Fonds monétaire internationale) de la politique économique mexicaine : il fallait frapper fort pour se faire entendre. Le pays est sous le choc, et découvre avec surprise ces rebelles masqués qui se réclament du légendaire Emiliano Zapata : l'EZLN, l'Armée zapatiste de libération nationale. Leurs revendications ne sont pas nouvelles : plus de libertés publiques, de droits civils, des écoles, des hôpitaux, des crédits à taux bonifiés, la répartition équitable des terres, le respect de leurs langues et de leurs traditions, la participation dans les décisions politiques qui les concernent...

En fait, ce que réclamaient déjà les révolutionnaires le 1910 : « Tierra y Libertad ! ». De plus, la question des Indiens et de leur place dans la société mexicaine est enfin posée, ce qui revient à dire qu'il trouve enfin le moyen d'exprimer non seulement leurs doléances, mais tout simplement d'affirmer leur existence car « ils sont les oubliés de la patrie ».

 

Les zapatistes...

Escadron zapatiste

Photo de Angeles Torrejón

« Le passe-montagne est ce qui a permis de rendre visible ceux que l'on avait rendu invisibles : les Indiens mexicains »

 

Au début, les combats sont limités. Le gouvernement est dépassé car il n'y a pas beaucoup d'informations et on ne sait pas trop ce qu'il se passe... On envoie l'armée qui tente rapidement de reprendre les choses en main. Il y a des bombardements massifs sur les positions zapatistes et des combats très durs dans les rues des villes. Le 12, on dénombre 400 morts mais la population locale semble se rallier au insurgés. Voyant que la situation ne tourne pas à son avantage, le président Carlos Salinas ordonne à l'armée d'appliquer un cessez-le-feu et dépêche un émissaire pour entamer des discussions avec ces rebelles qui semblent déterminés et bien armés (La rumeur parlait d'eux depuis quelques années, mais en fait les experts estiment aujourd'hui qu'ils étaient moins de 1000 hommes en arme et sans grosse logistique). Les premiers contacts ont lieu le 21 février à San Cristóbal mais ils ne mènent à rien. L'armée est prise de court et le gouvernement s'inquiète d'une possible flambée dans les autres régions. Le 10 juin, les zapatistes refusent la paix. Tout cela fait désordre auprès des autres nations (et des touristes), la presse se déchaîne et Salinas ne voit qu'une solution pour calmer le jeu : la création d'une commission gouvernementale et la promesse de mettre en route une réforme agraire « aménagée ». Mais les réformes promises ne sont que partiellement appliquées.

L'Armée fédérale et la police investissent massivement la région : les élections présidentielles approchent et la force semble être le meilleur moyen de bâillonner les contestations qui pourraient apparaître dans d'autres régions. De plus, le gouvernement sait bien que le Chiapas, malgré la pauvreté qui ronge sa population, est un état riche et même vital pour le reste du pays car il lui fournit à lui seul plus de 40% de son énergie grâce aux nombreux barrages hydroélectriques qui quadrillent la région. Sans compter les gisements de gaz et de pétrole qui aiguisent les appétits des grandes multinationales. D'ailleurs, c'est aussi un autre sujet de revendication des zapatistes que de dénoncer les effets néfastes de la mondialisation qui multiplie les richesses mais ne les redistribue pas.

 

« Malgré son énorme richesse,..., au Chiapas,
le tiers des enfants n'est toujours pas scolarisé,
et à peine un élève sur cent parvient à intégrer l'université.
Chez les indigènes, l'analphabétisme dépasse 50 %,
et leur taux de mortalité est supérieur de 40% à celui des habitants de la capitale... »

 

Zapatistes à l'entrainement...

Les zapatistes à l'entraînement

En août, les élections nationales reconduisent le P.R.I. au pouvoir : le nouveau président, Ernesto Zedillo Ponce de Léon, promet de reprendre les négociations mais l'EZLN dénonce les fraudes constatées et surtout l'assassinat de son rival du P.A.N. Luis Donaldo Colosio (dont on apprendra plus qu'il fut assassiné sur l'ordre direct du frère de Zedillo, Ernesto Zedillo étant lui-même actuellement en exil en Irlande !). De plus, à peine élu, une grave crise financière s'abat sur le pays qui doit faire d'urgence appel aux instances internationales et aux Etats-unis pour ne pas sombrer. La population réagit violemment dans cinq états et le pouvoir doit montrer qu'il est toujours aux commandes. Le nouveau gouverneur du Chiapas ne fait que continuer la politique précédente et il faut attendre la fin de l'année pour que l'évêque de San Cristóbal, Monseigneur Samuel Ruiz García, qui milite activement pour la cause indienne (voir aussi l'article consacré à « Bartolomé de Las Casas »), accepte d'être le médiateur officiel des nouvelles négociations qui s'engagent entre les deux partis sous le nom de « Commission nationale de médiation » (Conai).

 

Zapatistes...

« Nous sommes la dignité rebelle, le cœur oublié de la patrie »

En 1995, alors que le gouvernement était en plein pourparler avec les zapatistes, et sur le point de signer les Accords de San Andrès, la population et les touristes pouvaient voir des publicités vantant la beauté paradisiaque du Chiapas sur les chaînes nationales. Quelques minutes plus tard, dans les journaux télévisés, ils pouvaient voir ces guérilleros cagoulés qui semblaient avoir pris le contrôle de presque toute la région... Il n'y avait pas de problème au Chiapas, du moins pour les agences de tourisme et les gens de la capitale : c'est une tradition au Mexique que de tenir plusieurs discours... Le sous-commandant Marcos commence à propager son image de rebelle cultivé, avec sa fameuse pipe et ses bottes en caoutchouc. Malgré l'organisation communautaire et la partage des tâches et des biens qui font penser au modèle communiste, Marcos se démarque rapidement du Che, auquel on veut le comparer : la guerre froide est terminée et il semble bien qu'il ne veuille pas imposer un nouveau régime politique marxiste ou nationaliste comme ce fut le cas dans les années 80 au Nicaragua, au Salvador ou au Guatemala. On peut constater aussi que leur combat ne les a jamais conduit à assassiner aveuglément, ni à faire d'attentat meurtrier, ni à s'associer aux narco-trafiquants (comme en Colombie ou au Pérou), ni à pratiquer l'enlèvement contre rançon pourtant si fréquent au Mexique. Des guérilleros pacifiques ?

L'histoire n'en a guère connu, et pourtant c'est leur ligne de conduite. Tout ce qu'ils réclament, c'est l'application juste et entière de la loi et des principes posés par la Constitution mexicaine et qui sont les principes des Droits de l'Homme : que tous les citoyens soient libres et égaux en droit. On peut faire le parallèle avec le combat des Noirs nord-américains pendant les années 60. Malgré leurs diverses origines, ces Indiens sont nombreux : 10 millions, un Mexicain sur 10. Son discours parle aussi des conséquences désastreuses du néolibéralisme qui ne font qu'aggraver les inégalités ici comme ailleurs. C'est aussi ce qui explique sa popularité et son discours mesuré qui dépasse les frontières de son pays. Mais qui est-il vraiment ? Une histoire dit de lui qu'il serait arrivé au Chiapas après une soirée bien arrosée et qu'au lieu d'aller à Acapulco, il se serait retrouvé-là par erreur. On sait aussi qu'il n'a aucune origine indienne. Et faut-il croire les militaires qui semblent avoir réussi à le démasquer : Rafael Sebastián Guillén Vicente, 44 ans, ancien professeur de philosophie reconverti dans la lutte armée, ce qui serait compatible avec ses propos souvent agressifs, notamment à l'égard de Fox, mais qui dans le fond sont très légalistes ?

 

« Tu veux savoir qui est Marcos ?
Qui se cache sous son passe-montagne ?
Alors prend un miroir et regarde-toi.
Le visage qui s'y reflète est celui de Marcos.
Car nous sommes tous Marcos... »

 

Le Sous-Commandant Marcos...

Le Sous-Commandant Marcos...

 

Le vrai visage du Sous-Commandant Marcos ?

... et son vrai visage ?

 

Voir la Vidéo de Marcos à « La Realidad », fief des Zapatistes au Chiapas :

Discours de Marcos aux sympathisants (document QuickTime - 1,1 Mb)

Le 16 février 1996, un accord est enfin signé : les « Accords de San Andrés Larrainzar » reconnaissent enfin le droit des Indiens. C'est le nœud du problème du Chiapas : les Indiens que les Mexicains préfèrent appeler « Indigènes ». 500 ans après la Conquête espagnole, les Indiens restent déconsidérés, sans les droits élémentaires ni la reconnaissance que la constitution doit leur garantir. En ce mois de mars 2001, une affaire défraye encore la presse locale : la traite de femmes dans les zones isolées des hauts-plateaux du Chiapas révèle que l'esclavagisme n'est pas mort au Mexique. Ce n'est que l'un des aspects de la discrimination qui les touche. L'Etat n'a jamais rien fait dans cette zone reculée et ce n'est plus maintenant qu'il peut le faire. De plus, avec les conflits révolutionnaires au Nicaragua et ailleurs, la région a vu le flot des réfugiés s'installer sans pouvoir faire grand chose non plus pour les aider. Les Indiens du Chiapas restent cantonnés dans leurs forêts sans pouvoir revendiquer quoi que ce soit.

Ils sont le triste symbole des autres Indiens du Mexique. Leur cause se diffuse peu à peu et certains intellectuels s'engagent n'hésitant plus à parler d'un véritable « ethnocide silencieux » qui les condamnent tous à moyen terme. Ethnocide comme c'est le cas pour les Lacandons, ethnie descendant des Mayas et dont la population n'est plus constituée aujourd'hui que de quelques centaines de membres qui n'ont que peu de chance de survivre aux assauts de la modernité (et alors qu'ils avaient été relativement épargnés pendant plusieurs siècles car ils s'étaient réfugiés dans le forêt dense du centre du Chiapas). Mais, ils ne sont pas les seuls : Tzotziles, Tzetales, Mochos, Tojolabades... En tout, plus d'un million d'Indiens, « ceux qui ont la couleur de la terre ». Malgré la signature des « Accords de San Andrés », il apparaît rapidement que ce ne soient-là qu'une manœuvre de diversion. Comme à son habitude, le gouvernement ne ratifie pas ces accords qui demanderaient trop de moyens financiers et humains. Le Mexique est immense et ses priorités sont ailleurs...

En juin 1997, après 3 ans et demi de négociations infructueuses, Monseigneur Samuel Ruiz García quitte la table des négociations de la Conai qui se dissout aussitôt. Il a échappé quelques mois plus tôt à un attentat et il réalise que le gouvernement ne souhaite pas de règlement pacifique qui lui ferait perdre la face et continue de manigancer dans l'ombre. Ici, c'est une tradition vieille comme le pays que de régler les problèmes politiques par les armes. L'armée installe sept garnisons dans le région, et ce n'est que grâce aux efforts des ONG et de la "société civile" que le fief de Marcos, le village de la Realidad, n'est pas pris d'assaut avec les conséquences que l'on imagine. Mais le calme n'est pas revenu : dès la fin de l'année, des massacres de sympathisants sont signalés comme à Acteal le 22 décembre (45 Indiens Tzotzils parmi lesquels 21 femmes et 15 enfants...). Il semble que ce soit le fait de paramilitaires dont les tristes « Masques Rouges », affiliés au P.R.I. : très disciplinés et surtout constitués par les familles des propriétaires terriens, leurs ordres ne peuvent venir que d'en haut...

D'autres groupes paramilitaires se sont constitués en réaction, comme les « Guardias Blancas » ou « Paz y Libertad » (qui revendiquera l'attentat contre Monseigneur Ruiz García), dirigés par les patrons des latifundias, ces grands propriétés agricoles qui produisent surtout du café et appartenant essentiellement aux « blancs » qui ont peur de perdre leur terres, et qui recrutent alors à tour de bras des Indiens en espérant semer la division dans leurs rangs. Des opérations de représailles sont menées mais les massacres ne font que renforcer la déterminations des zapatistes qui voient affluer dans leurs bastions les populations apeurées qui ont fui les zones dangereuses. Leur vie dans les montagnes froides et humides ne fait que les affaiblir davantage. Même la Croix Rouge mexicaine ne peut plus assurer sa mission, manquant de médicaments ou tout simplement parce que les militaires leur interdisent de circuler dans les zones incontrôlées. Pire, les médicaments dont ils disposent sont souvent périmés ce qui accroît le méfiance des Indiens. Depuis, rien n'a vraiment évolué et aucune solution ne semble être envisageable malgré les pressions intérieures et internationales qui grossissent avec l'importance croissante du Mexique sur la scène internationale.

 

Enfants du Chiapas...

Enfant du Chiapas en costume traditionnel

« Ce chaos nous échappe,
feignons d'en être les organisateurs.
Bienvenue à Marcos et à la paix. »

Vicente Fox

Au mois de juillet 2000, Vicente Fox Quesada, le candidat de P.A.N. (Parti d'Action Nationale, centre-droit), est élu triomphalement par la population et met fin au règne sans partage du P.R.I. pendant plus de 70 ans. Il a évidemment fait des promesses pour le Chiapas, et avait même déclaré qu'il pouvait régler pacifiquement le problème de Chiapas « en un quart d'heure »... Marcos le prend au mot mais il faut attendre décembre 2000 pour que Fox soit effectivement investi. Marcos et les zapatistes retrouvent confiance car ils savent que Fox n'est plus l'homme de paille d'un parti qui contrôlait tous les rouages du pouvoir pour son compte. Marcos ne reconnaissait aucune légitimité au précédent président Salinas et n'envisageait pas de négocier véritablement avec lui. Avec l'élection de Fox, la situation semble s'éclaircir :

 

« Monsieur Fox, à la différence de Zedillo (qui est arrivé au pouvoir par la voie du crime et avec l'appui de ce monstre de corruption qu'est le système d'Etat), vous arrivez à la tête de l'exécutif fédéral grâce au rejet que le P.R.I. a cultivé avec soin parmi la population. Vous le savez bien, monsieur Fox, vous avez gagné l'élection, mais ce n'est pas vous qui avez mis en déroute le P.R.I.. Ce sont les citoyens qui l'ont fait. Et pas seulement ceux qui ont voté contre le parti d'Etat, mais aussi les générations antérieures qui, d'une façon ou d'une autre, ont résisté et combattu la culture de l'autoritarisme, de l'impunité et du crime que les gouvernements du P.R.I. ont construit tout au long de soixante et onze ans. »

Lettre de Marcos adressée au président Fox en décembre 2000

Vicente Fox Quesada

Vicente Fox Quesada, le jour de son élection - Juillet 2000

« Que gagne le zapatisme,
que gagne le sous-commandant Marcos,
que gagnent les Indiens ? »

Vicente Fox

L'idée d'une marche sur la capitale Mexico semble farfelue, voire suicidaire, mais certains voient-là une idée de génie. On repense à Zapata et Pancho Villa prenant la ville par les armes et s'installant au palais présidentiel... Mais on sait que le mouvement zapatiste souhaite une solution pacifique au problème de Chiapas : ils proposent de se rendre à Mexico sans leurs armes et avec l'intention de s'intégrer la vie politique « normale ». Il s'agit surtout de mettre la pression sur Fox qui prône officiellement la réconciliation. Pour que le gouvernement puisse envisager d'arriver à une solution, il lui suffit de mettre en œuvre les trois revendications posées par Marcos avant tout dialogue : ratification des« Accords de San Andrés » qui sont restés lettre morte depuis 5 ans, libération des prisonniers politiques et évacuation des troupes militaires de la région. Fox ne peut que poursuivre l'élan qu'il a initié. Que risque-t-il d'ailleurs maintenant que le pouvoir semble avoir retrouvé sa légitimité auprès de la nation ? Pourtant, les « Accords de San Andrés » demandent un modification de la constitution, à la majorité des deux tiers, et que la chambre des députés est toujours majoritairement aux mains du P.R.I. qui ne manquera pas une occasion de se ressaisir. D'ailleurs, lorsque la marche a commencé, le 24 février, seuls soixante militants zapatistes avaient été relâchés (sur une centaine), et seule une partie des militaires était partie. Tout cela peut se comprendre : Fox montre qu'il a l'avantage puisqu'il a le pouvoir et qu'on ne peut lui forcer trop facilement la main. Mais est-ce la vérité ?

 

« Si Fox ne peut remplir les trois conditions que demandent les zapatistes, cela veut dire qu'il n'a pas réellement le pouvoir, qu'il ne commande pas, qu'il n'est pas le chef et que l'armée est au-dessus de lui. Si Fox veut réussir et s'il veut réellement la paix, comme il ne cesse de le dire, il doit montrer qu'il est vraiment le président, qu'il commande à l'armée et que, en signe de bonne volonté, il accepte les trois conditions réclamées par les zapatistes. Ceux-ci, de leur côté, prouvent bien leur bonne volonté de paix en quittant le maquis et en se rendant désarmés à Mexico. Marcos a dit que le président avait jusqu'au 11 mars et la fin de la marche pour accepter les trois conditions. Ce qui est en jeu mérite que le président fasse un effort, car il y va de la condition des Indiens. Et la dette du Mexique à leur égard est immense. »

 

André Aubry

 

La Marche zapatiste...

Le trajet de la marche zapatiste

Les images du dimanche 11 mars 2001

 

La Marche zapatiste...

L'arrivée du cortège à Mexico

 

La Marche zapatiste...

 

 

La Marche zapatiste : Arrivée à Mexico...

La foule sur la place centrale de Mexico

 

La Marche zapatiste devant le Palais présidentiel...

Le podium devant le Palais Présidentiel

« Nous attendons l'arrivée de Marcos à Mexico pour que le dialogue puisse commencer »

Jorge Castaneda, le ministre mexicain des Affaires étrangères

 

La marche des zapatistes menée par le sous-comandant Marcos à travers tout le sud du pays (3.000 km à travers 12 Etats) s'est achevée ce dimanche 11 mars sur le zócalo, la grande place de Mexico, devant le Palais présidentiel. 200000 personnes ont pu lui apporter-là le soutien qu'il savait par avance acquis. Les sondages montrent que 40 à 50 % des mexicains sont favorables à Marcos et ils sont nombreux à attendre ces changements que lui seul semble être capable de provoquer. Et de voir certains journalistes comparer cette « longue marche » à celle de Mao, ou d'autres de voir en Marcos un messie. Mais son objectif est connu. Il est plus à comparer à Gandhi ou à Martin Luther King : un guide spirituel au discours fédérateur sans être démagogique. Le Mexique doit retrouver sa fierté et ce n'est pas pour rien que Marcos répète dans tous ses interviews : « Il est temps que ce pays cesse d'être une honte. C'est l'heure des peuples indiens », car il sait que tous les mexicains sont des Indiens, dans le sens ou tous ont le droit à profiter pleinement de leur citoyenneté.

Fox et les zapatistes ont déjà trouvé un accord sur le contenu de la« Loi sur les droits et la culture indigène » et sur les propositions de la « Commission de concorde et de pacification » (Cocopa) mise en place en 1995. A Fox de convaincre les membres du Congrès (qui est l'équivalent du Parlement français) de la nécessité de cette réforme tant de fois promise. Mais ce n'est que le début d'un long processus qui doit durer plusieurs mois avant l'adoption d'une nouvelle constitution qui ne fera plus des Indiens des parias. On imagine l'immense espoir qui est apparu dans la population mexicaine mais aussi dans tous les autres pays d'Amérique Latine qui connaissent aussi ce problème.

Situation le Lundi 26 Mars...

 

Au bout de cette semaine passée à Mexico, le Sous-Commandant Marcos n'a toujours pas obtenu ce qu'il voulait. Il semblait penser que les débats sur la loi en faveur des Indiens au Congrès s'engageraient rapidement mais les députés non pas suivis. Il souhaitait aussi pouvoir s'exprimer directement à eux à la tribune avant l'ouverture des débats mais rien n'a été encore décidé pendant la semaine. La gauche est dans l'ensemble favorable à cette intervention mais la droite ne semble pas vouloir accepter qu'un rebelle masqué puisse s'exprimer devant eux dans l'enceinte de l'hémicycle. Marcos soupçonne en fait les députés de refuser cette « discussion digne » que le président Fox avait promis d'orchestrer. De l'Ecole nationale d'anthropologie et d'histoire de l'université de Mexico où il est "hébergé", il a menacé hier de retourner dans sa forêt du Chiapas si la situation n'évoluait pas d'ici la fin de la semaine prochaine. Condamnant l'« étroitesse d'esprit » des politiciens mexicains, il a affirmé devant les journalistes que « les zapatistes ont attendu avec patience que le Congrès accepte un dialogue digne et respectueux » et que leur refus de tenir leur promesse est « indigne et irrespectueux ». Le bras de fer est engagé.

 

Marcos à Mexico...

Le Sous-Commandant Marcos à Mexico

Voir la Vidéo du rassemblement de Mexico :

Discours de Marcos (document QuickTime - 2,5 Mb)

Situation le Mercredi 28 Mars...

« Nous avançons d'un pas ferme vers des accords de paix. »

Vicente Fox


Malgré leurs réticences, les députés (composant la chambre basse du Congrès mexicain) ont finalement autorisés les zapatistes à pénétrer dans leur enceinte. Ce midi, les guérilleros masqués ont pu entrer dans le Parlement, acclamés par des milliers de sympathisants qui s'étaient amassés autour de l'édifice. On frôle le surréalisme : imaginez des séparatistes corses cagoulés assis au premier rang de l'Assemblée Nationale ! Pourtant, cela s'est produit. Même si les 207 députés du P.A.N., le parti de président Fox, n'ont pas voulu assister à ce qu'ils considèrent comme une hérésie. C'est un jour historique car jusque-là la tribune du Parlement était réservée aux présidents, aux chefs d'Etat étrangers, aux ministres ou parlementaires. Cependant Marcos n'a pas voulu faire partie de la délégation invitée à exposer ses revendications : l'adoption d'une nouvelle loi permettant une plus grande autonomie politique pour la communauté indienne du Mexique et surtout la promesse d'abandonner la lutte armée si cette nouvelle loi était adoptée. Est-ce la preuve d'une mauvaise volonté ou a-t-il préféré s'effacer face à la pression médiatique qui pourrait nuire au message des zapatistes et laisser un véritable indien parler à la tribune ? C'est une femme d'origine indienne qui l'a remplacé, le commandant Esther, pour l'ouverture des débats. Elle a pu prendre la parole devant les députés, le visage masqué, vêtue d'un châle traditionnel blanc brodé de fleurs roses.

 

Les zapatistes au Parlement : le commandant Esther...

Le commandant Esther

 

Les zapatistes au Parlement...

Le discours à l'Assemblée

 

Les zapatistes au Parlement...

La délégation zapatiste à l'Assemblée

 

Au premier rang de l'hémicycle avait pris place les 23 commandants de l'EZLN. Calmes et attentifs, ils ont pu écouter le discours de leur représentante :

 

« Nous avons été traités comme si nous n'étions pas des êtres humains. Notre volonté est de respecter cette assemblée ainsi que ceux qui nous écoutent. Vous ne subirez aucune insulte ni "grossièreté" de notre part. Nous sommes venus pour légiférer, nous sommes venus pour que vous nous écoutiez. Démocratie, Liberté, Justice ! »

 

Ce qui provoqua les applaudissements nourris des députés d'opposition de gauche.

 

 

Les Parlementaires...

L'ovation des députés de gauche

 

« Certains avaient pensé que cette tribune serait occupée par le sous-commandant Marcos et qu'il aurait été celui qui prononcerait le message central des zapatistes. Vous pouvez voir que ce n'est pas le cas. Marcos, le sous-commandant rebelle, est ainsi : un sous-commandant, et nous, les autres commandants, nous agissons en commun car c'est à notre peuple que nous obéissons. Ce n'est pas un chef militaire d'une armée rebelle qui est à cette tribune mais le représentant de la partie civile de l'EZLN, la direction politique et structurée d'un mouvement légitime, honnête et conséquent. »

 

Extrait de « El País », jeudi 29 mars

Les zapatistes ont ensuite pu être interrogés par les députés par l'intermédiaire de leurs porte-paroles, les commandants David et Zebedeo. La reprise des négociations, qui ne passe aussi que par la diminution de la pression militaire sur les bases rebelles du Chiapas, est entamée. Déjà, la rencontre du commandant zapatiste Germán et du responsable du gouvernement pour la paix , Luis H. Alvárez arrivé cette semaine au Chiapas, ont portés leurs fruits : d'autres prisonniers zapatistes ont été libérés (20, le 23 mars). Puisque les promesses commencent à être remplies, les zapatistes se disent prêts, après 7 ans de guérilla, à abandonner la lutte armée. Mais ce ne sera pas dans l'immédiat.

Marcos est réapparu devant le Parlement dès la fin du discours de sa représentante pour tenir un meeting improvisé. Il s'est félicité de la reprise du processus, mais a annoncé son intention de retourner au plus vite au Chiapas : « Demain, nous allons faire nos sacs à dos pour rentrer chez nous ». Mais peut-il déjà crier victoire ? Il semble que non et les observateurs ne peuvent que se souvenir de sa promesse : il n'enlèvera son passe-montagne que le jour où son combat sera terminé...

Situation le Jeudi 29 Mars...

 

Satisfait de cette première rencontre avec les représentants de l'Assemblée, Marcos a entrepris dès ce matin de préparer son retour dans son bastion du Chiapas. Il a précisé qu'il rentrait « les mains pleines ». Le président Fox lui aussi a considéré la reprise des négociations suspendue depuis 1996 comme un grand succès. Même s'il a subit de nombreuse critiques, d'ailleurs souvent virulentes de la part des membres de son parti, le chef du gouvernement semble décidé à « entamer les actions de fond nécessaires pour combattre la pauvreté de ce pays ». « Aujourd'hui, ce n'est pas le point d'arrivée mais bien le point de départ pour que nous parvenions à lever le doute énorme installé chez les 10 millions de nos frères et sœurs indigènes et à réaliser le Mexique que nous voulons ». Malgré cet optimisme, que tous les politiciens ne partagent pas, il va bien falloir travailler à cette nouvelle loi et à son application.

Mais les zapatistes ont aussi avertis qu'ils ne se satisferont pas d'une loi qui ne serait qu'une simple mesure « technico-juridique » et qu'ils attendent de vrais changements pour la vie des indiens qu'ils défendent. Ils savent qu'ils ont gagnés la première manche en s'exprimant devant les députés, mais ils savent aussi qu'ils ont ridiculisés ces hommes politiques mexicains, leur jetant à la face leur impuissance et leur hypocrisie. La droite ( le P.A.N. et le P.R.I. qui comptent 417 sièges sur 500 à l'Assemblée) a déjà prévenue qu'elle bloquera la réforme des deux fers pour éviter de se mettre à dos son électorat : la classe moyenne, et surtout les nombreux petits propriétaires terriens qui se sentent menacés par la tournure que prennent les événements. On sait qu'ils ont une grande capacité de nuisance et qu'il peuvent à tout moment réactiver leur propres groupes paramilitaires pour briser le processus de paix. Certains crient déjà à la balkanisation du Chiapas et propagent la menace d'une sécession possible de cet état qui souhaiterait à terme son autonomie politique. Fox aura-t-il les moyens de sa politique, et sait-il vraiment ce qu'il fait ? Marcos put rentrer sereinement au Chiapas, même s'il n'a toujours pas enlevé son passe-montagne...

 

Le Sous-Commandant Marcos...

Le Sous-Commandant Marcos

Situation le Vendredi 30 mars...

 

La délégation zapatiste est repartie ce matin vers le Chiapas, quittant la capitale Mexico saluée par une foule nombreuse et sous la protection d'un important dispositif policier. Le sous-commandant Marcos a précisé que sa mission ici était terminée et qu'il restait vigilant quant à la suite des événement. Il a désigné Fernan Yáñez pour représenter l'EZLN auprès du gouvernement et du Congrès et obtenu que de entretiens soient organisés dès la semaine prochaine pour planifier et préciser les points difficiles des négociations de paix. Les semaines à venir risquent d'être houleuses pour tous ceux qui interviendront dans les discussions pour rédiger cette nouvelle loi sur les droits des Indiens. Le chemin sera long avant que la commission ad hoc mise en place rédige le texte modifiant la Constitution de 1923, puis que ce texte soit accepté dans ses termes par le Parlement (Assemblée et Sénat) et que finalement la moitié des députés votent en sa faveur.

Puis cette loi devra être approuvée par la moitié des 31 états fédéraux du Mexique qui devront à leur tour modifier leur propre constitution locale. C'est une réforme lourde et complexe qui offrent plusieurs possibilités de scénarios. Elle implique aussi que les Indiens soit recensés et « localisés » car les troubles des années passées les ont amenés à se déplacer souvent très loin de leurs villages d'origine. Il faut que le message que leur a envoyé le gouvernement « passe » et qu'ils s'engagent aussi de leur côté à respecter les nouveaux règlements, qu'ils s'investissent personnellement dans l'élaboration du contrat qui les liera aux autorités nationales et locales. Il n'est pas dit non plus qu'ils soit prêts à prendre les responsabilités qu'ils n'ont jamais pu véritablement exercer. Ce manque d'expérience face à des politiciens chevronnés risque même de ralentir encore plus la réforme. Les événement des semaines passées suffiront-ils à leur redonner confiance et le gouvernement lui-même tiendra-t-il les promesses faites à Marcos ?

 

Le Sous-Commandant Marcos retourne au Chiapas...

Vendredi 29 mars, le départ de Marcos...

Situation au Dimanche 1 Avril...

 

Marcos est rentré au Chiapas ce premier avril acclamé comme un libérateur par la foule qui l'attendait après sa mission dans la capitale. Il est rentré dans les livres d'histoire... Il sait qu'il a gagné la première manche. Le porte-parole de Fox peut enfin dire :

 

« Pour trouver une solution au conflit du Chiapas nous avons fait plus en six mois que durant les six dernières années. »

 

Et lance quelques chiffres en guise d'exemple : des prêts, des microcrédits, plus de 150000 familles indigènes concernés dans tout le pays, et indique que deux des bases militaires du Chiapas (Réo Euseba et Guadalupe Tepeyac) seront transformés en « centre de développement indigène ». La machine semble être lancée mais la hiérarchie suivra-t-elle ? On connaît l'inertie de l'administration et il n'est pas sûr que l'enthousiasme des sénateurs soit général après des caciques locaux.

Situation au Mercredi 25 Avril...

La "Loi sur les droits des indigènes" est enfin adoptée !

 

Les sénateurs mexicains, après des débats qui se sont déroulés dans une ambiance assez sereine, ont enfin adoptés dans la nuit la « Loi sur les droits des indigènes ». C'est une grande victoire pour les Zapatistes et pour le gouvernement qui remplit ainsi la seconde condition posée par Marcos pour sceller l'accord de paix définitif. Encore faudra-t-il la confirmation de ce vote par celui des députés...

Situation au Jeudi 3 Mai...

Dès ce 3 mai, le correspondant du journal « Le Monde » à Mexico, André Renaud, peut titrer « Menaces sur le dialogue de paix au Mexique ». La loi adoptée par les sénateurs semble finalement passer sous silence l'essentiel des revendications des Indiens comme le reconnaît lui-même l'un des membres du gouvernement : « Il faut reconnaître pleinement l'autonomie des Indiens ». Le président Vicente Fox doit désormais trouver le moyen de sortir de l'impasse et ne pas donner l'impression qu'il n'a fait les choses qu'à moitié. Mais la tâche est d'autant plus difficile que sa propre formation, le Parti d'Action Nationale, a déjà indiqué qu'elle n'était nullement disposée à modifier dans le bon sens la nouvelle loi. Fox aura-t-il assez d'autorité pour contraindre ses troupes à modifier un texte qu'elles jugent déjà très (trop) libéral ? Marcos est rentré au Chiapas et le temps ici au Mexique joue en faveur de ceux qui ont le pouvoir. Diego Fernando de Cevallos, le leader du  PAN, parti du président Fox, n'a pas caché qu'il jugeait, lui et les députés, en avoir fait déjà beaucoup : « Au Parlement, ce sont les sénateurs et les députés qui décident et non le sous-commandant Marcos ».

Au Chiapas, Marcos perd patience malgré le crédit qu'il avait accordé au Parlement. Aujourd'hui, il dénonce ce qu'il appelle « le sabotage » que constitue le vote de cette loi vidée de sa substance et demande à son représentant demeuré à Mexico de suspendre sine die toute discussion avec les autorités. Cette première étape décevante amène déjà un nouveau bras de fer qui ne pourra pas durer. Nous arrivons à un nouveau moment délicat et c'est au président Fox de trouver la solution entre des parlementaires qui estiment en avoir fait suffisamment et des zapatistes qui restent méfiants face à un gouvernement habité aux volte-faces.

« Ce rapport émis par le Sénat démontre que nos législateurs méconnaissent le fond de la demande des peuples indigènes et que, pour autant, tant que ne sera pas assumé cet aspect fondamental, il n'y aura pas de réponses concrètes aux demandes des peuples indigènes. »

 

Communiqué du FZLN - mai 2001

Situation au Mercredi 1 Août...

 

C'est un mauvais film qui se joue à Mexico depuis le début de l'été. Les sénateurs qui étaient sensé écrire une nouvelle loi donnant enfin des droits et une autonomie aux Indiens, et qui avaient cru pouvoir se débarrasser du problème du Chiapas si simplement, ont finalement largement amendés le texte de loi, le rendant insatisfaisant pour tous. La gauche n'a rien pu faire :« C'est une infamie contre les Indiens, cette réforme est totalement illégitime. On vient de renier la reconnaissance de leurs droits et de leur culture » (Libération du 16/07), comme le dit Hector Sanchez , député du PRD, effaré de voir que c'est un nouvel affront pour tout ceux qui avaient espéré que le problème allait enfin être dignement résolu. La loi était passé comme un lettre à la poste depuis son adoption en avril par le parlement, puis par les Assemblées des 31 états que compte le pays et qui se poursuivent (dont déjà 17 pour, 9 contre dont ceux qui sont le plus concerné par la question indienne : Le Guerrero, Oaxaca et... même le Chiapas, qui n'a pas réussi à trouver une majorité de « oui »). Les Zapatistes n'ont pas repris de contact officiel avec le gouvernement et leur porte-parole du Chiapas signale déjà la présence de nouvelles forces militaires « qui seraient en train de se redéployer ». Marcos muet, les Indiens dans l'attente, il n'y a que Fox qui se permet d'être encore optimiste mais, comme le dit Hector Sanchez :« il s'est moqué des Indiens. Il fait de beaux discours en leur faveur, mais il permet le vote d'une loi contre eux ».

2003...

 

La situation au Chiapas s'est figée et rien de conséquent n'est venu confirmer les belles déclarations des autorités gouvernementales mexicaines. L'oublie comme seule récompense...

En ce début d'année 2003, un entrefilet dans la presse française mentionne cependant que quelquechose se passe au Chiapas... Mercredi 1 janvier 2003, des rebelles zapatistes ont occupés pacifiquement la ville de San Cristobal de Las Casas pour commémorer la neuvième année du soulèvement zapatiste. La présence de milliers d'Indiens à leurs côtés marque peut-être un regain de tensions dans la région. Il ne semble pas que le Sous-Commandant Marcos fut présent à cette manifestation...

 

« Au-delà de leurs échecs et de leurs succès,
les zapatistes ont transformés, de façon radicale,
ce que signifie aujourd'hui être mexicain. »

- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - Tim Jordan

 

2014...

 

Loin de nos préoccupations, le Chiapas n'en finit plus de connaître de graves problèmes, toujours les mêmes, et le sous-commandant Marcos a dû revenirsur le devant de la scène en ce mois de mai 2014 pour annoncer sa mort... et sa renaissance sous un autre nom...

C'est le signe que les choses ne s'arragent vraiment pas... Voici ce qu'en dit la presse et notamment le journal Libération.

 

 

Libération - Journa de gauche

LIBÉRATION - CHRONIQUE - 6 JUIN 2014

Le 25 mai dernier, le sous-commandant Marcos écrivait depuis «la Réalité zapatiste» une lettre ouverte au monde pour annoncer la mort de Marcos, personnage inventé comme support médiatique et voix énonciative du projet révolutionnaire chiapatiste. «Ces mots seront les derniers avant que je cesse d’exister.» Le même communiqué informe de la naissance du sous-commandant «Galeano», du nom du compagnon José Luis Solis Sánchez «Galeano», assassiné par les paramilitaires le 2 mai. «Il est indispensable que l’un des nôtres meure pour que Galeano vive. Et pour que la mort, cette impertinente, soit satisfaite, nous donnons un autre nom, à la place de celui de Galeano, pour qu’il vive et que la mort emporte non pas une vie mais simplement un nom, des lettres vidées de tout sens, sans histoire propre, ni vie.» Nous savons que José Luis Solis avait lui-même emprunté son nom à l’auteur des Veines ouvertes de l’Amérique latine. Le sous-commandant, qui a toujours agi avec deux longueurs d’avance sur les vieux «egolatres» du poststructuralisme français, met en pratique, dans le domaine de la production politique, la mort de l’auteur que Barthes annonçait dans l’espace du texte.

Au cours de ces dernières années, les zapatistes ont construit l’alternative la plus créative face aux techniques de gouvernement nécropolitiques du néolibéralisme, mais aussi face au communisme. Les zapatistes, comme dans aucun autre mouvement, sont en train d’inventer une méthodologie politique pour «organiser la rage». Et réinventer la vie.

Depuis 1994, l’Armée zapatiste de libération nationale (ELNZ) conçoit, à travers le personnage du sous-commandant Marcos, une nouvelle façon de penser la philosophie décoloniale du XXIe siècle. En s’éloignant du traité et de la thèse (héritiers de la culture ecclésiastique et coloniale du livre débutant au XVIe siècle et déclinant à partir de la fin du siècle dernier), elle agit depuis la culture orale digitale techno-indigène et parcourt les réseaux en murmurant rituels, lettres, messages, contes et paraboles. Voici l’une des techniques centrale de production de la subjectivité politique que nous enseignent les zapatistes : déprivatiser le nom propre par le nom emprunté et défaire la fiction individualiste du visage par la cagoule.

Pas si éloigné du sous-commandant, j’habite un autre espace politique où l’on use des mêmes forces théâtrales et chamaniques pour se défier de la stabilité du nom propre et de la vérité du visage comme référents ultimes de l’identité personnelle : les cultures transsexuelles, transgenres, drag-king et drag-queen. Chaque personne trans a (ou a eu) deux (ou plus) noms propres. Celui qui lui fut assigné à la naissance et avec lequel la culture dominante cherche à le normaliser et le nom qui indique le commencement d’un processus de subjectivation dissidente.

Les noms trans ne se contentent pas de signifier l’appartenance à un autre sexe : ils décrivent avant tout un processus de dés-identification. Le sous-commandant Marcos, qui apprit d’avantage de la plume de l’auteur pédé mexicain Carlos Monsiváis que de la barbe virile de Fidel, était en réalité un personnage drag-king : la construction intentionnelle d’une fiction de masculinité (le héros et la voix du rebelle) via des techniques performatives. Un symbole révolutionnaire sans visage ni ego, fait de mots et de songes collectifs. Le nom d’emprunt, comme la cagoule, est un masque parodique qui révèle les masques dissimulant les visages de la corruption politique et de l’hégémonie : «Pourquoi tant de scandale autour de la cagoule ? La société mexicaine serait-elle prête à tomber les masques ?» Comme le visage, à l’aide de la cagoule, le nom propre est défait, et collectivisé.

Pour les zapatistes, le nom d’emprunt et la cagoule fonctionnent comme les deuxièmes noms, la perruque drag, la moustache et les talons de la culture trans : ils sont des signes intentionnels et hyperboliques d’un travestissement politico-sexuel, mais aussi les armes queer-indigènes permettant de confronter l’esthétique néolibérale. Cela ne se produit pas à l’intérieur du «vrai sexe» ou du nom authentique, mais à travers la construction d’une fiction vivante qui permet de résister à la norme.

Ce à quoi nous invitent les expériences zapatistes, queer et trans, c’est à déprivatiser le visage et le nom afin de transformer le corps de la multitude en l’agent collectif de la révolution.

Je me permets, depuis cette modeste tribune, de dire au sous-commandant Galeano qu’à partir d’aujourd’hui je signerai de mon nom trans Beatriz Marcos Preciado, récupérant la force performative de la fiction que les zapatistes ont créée, et la faisant vivre depuis la vieille Europe qui se désintègre : et pour que la réalité zapatiste soit.

Beatriz Preciado est philosophe, directrice du Programme d’études indépendantes, musée d’Art contemporain de Barcelone (Macba).

 

 

En 2016...

Le lac de Chapala

 

Le zapatiste Marcos n'a plus à se cacher

Toujours introuvable derrière son passe-montagne, le sous-commandant Marcos n'est plus recherché par la justice du Mexique. Le parquet du Chiapas a publié une note d'information qui signale que les faits reprochés en 1995 au porte-parole du mouvement zapatiste «et à 12 autres personnes» sont prescrits. A savoir «sédition, mutinerie, rébellion, terrorisme et conspiration». Le texte désigne l'ex-inculpé par son nom de guerre, même si son identité a été dévoilée dès 1995 par les autorités : Rafael Sebastián Guillén Vicente, né en 1957. Dans son dernier texte, en août 2014, il informait avoir changé de nom pour devenir le «sous-commandant Galeano ».

 

Libération - Journa de gauche

Libération - 24 février 2016

 

Voir la vidéo de :

« Le discours de Marcos à La Realidad »

« Le discours de Marcos à Mexico »

 

Découvrir l'Association

Espoir Chiapas

qui a pour objectif d'assister les peuples indigènes du Chiapas

Association Espoir Chiapas

Pour en savoir plus sur l'Association Espoir Chiapas

Pour en savoir plus :

EZLN Mexico

L'Armée Révolutionnaire Zapatiste :

http://enlacezapatista.ezln.org.mx/ (esp., us., port.)

« L'histoire du Mexique »

« La Conquête Espagnole »

« Les Indiens du Nouveau-Monde »

« Emiliano Zapata »

Caudillo : Zapata, Pancho Villa, Obregón...

EZLN